Engrenages Saison 5

Ca fait 10 ans qu’Engrenages squatte les écrans français, caracolant dans le top des meilleures créations françaises des dernières années, auprès de Braquo, Mafiosa, ou encore Les Revenants. S’affinant de saison en saison, présentant des personnages de plus en plus complexes, Engrenages ne s’essouffle pas. La saison 5 ne déroge pas à la règle, et se présente comme la meilleure saison de la saga.

Café Guitry, le 5 septembre dernier. 22h, dans ces eaux-là. Je fume une clope avec Eric Elmosnino, et je bois un verre avec Audrey Fleurot. Oui, je sais ma chance. Je la sais assez pour bégayer comme une conne, n’arriver qu’à la féliciter pour son rôle de Joséphine Karlsson et lui demander, un peu triste, comment on faisait son deuil d’un personnage que l’on a incarné pendant tant d’années. Et elle de sourire et me dire que la saison 5 ne serait pas la dernière. Petite joie dans mon coeur de fan, soulagement. Reconnaissance de m’avoir accordé ça – hey, ça n’a pas fuité avant -, Ensuite, bizarrement, la conversation s’est orientée sur la possibilité de faire une relation plus que subtextuelle entre la capitaine Berthaud (Caroline Proust) et maître Joséphine Karlsson (Audrey Fleurot). Qu’est-ce qui fait la force d’Engrenages ?

Engrenages_Saison5_Cast

Contrairement aux séries policières françaises old school, avec Maigret et consors, Engrenages est une série chorale. S’intéressant aux différents acteurs du système judiciaire français, dont les méandres nous sont bien obscurs. Un juge d’instruction, un procureur, les flics, les flics de terrain, le pitaine et les commissaires, le Conseil de l’Ordre, le Barreau. Avec un grand B, dans toute son obscurité. Ce sont ces portraits, ces figures tragiques, qui se succèdent, tour à tour dans la lumière puis au fond du gouffre. Le Juge Roban, crinière d’argent magistrale, régnant sur l’équilibre de la justice comme le dernier des géants, maître Karlsson, l’opportuniste aux plaidoyers aussi flamboyants que sa crinière, maître Clément, le preux chevalier qui finit par apaiser le fauve. Du côté des flics, la capitaine Berthaud, ce petit bout de femme entier, plus burnée que ses collègues, le lieutenant Escoffier (Thierry Godard, excellent), le bon Tintin, marié à son taf et à ses gardes. Tous les autres, les commissaires, Brémont, l’amant de Berthaud, Herville, le connard de service en quête de rédemption. Tous ces destins se croisent, se lient un instant, puis s’éloignent, dans une série qui d’ordinaire explore les affaires de chaque domaine d’une manière un peu dichotomique. Ils croiseront aussi des fantômes, au grès des enquêtes, enrichissant toujours un peu plus leur histoire personnelle.

Engrenages est fascinant. Si on arrive à survivre aux trois premiers épisodes de la saison 1, longs à se mettre en place et souffrant de certains plans assez dégueulasses, zooms improbables en plan unique. Mais peu à peu, les dialogues se font, l’assurance se prend, et on se surprend à accrocher aux histoires de chacun. Engrenages n’est jamais aussi beau que lorsqu’il filme l’intimité de ses personnages, leurs drames, leurs démons. Cette saison commence par le deuil, fil rouge des épisodes, et se termine par le deuil. Derrière la façade de tous ces personnages durs, au regard fier, prêts à tout pour servir leur cause ou leurs intérêts, les failles s’alignent et les morts s’accumulent. C’est glauque, c’est grisâtre, poisseux. Et si la profusion des enquêtes qui se croisent et s’entrecroisent dans une valse incessante porte parfois à confusion et frôle l’indigestion, c’est la petite histoire sordide de chacun qui fascine. On se prend à trembler pour Berthaud, à avoir de la sympathie pour Tintin et à vouloir serrer dans ses bras ce nounours de Godard. Paris n’a jamais parut aussi désespérée, vicieuse et impitoyable, aussi noire que le canal de l’Ourcq où les premiers cadavres sont retrouvés. Attaqués de toutes parts, ces garants de la justice résistent vaillamment pour s’effondrer et enfin se laisser aller, aux larmes, à l’incompréhension, à la peur. Et c’est beau. Les thèmes abordés sont rares à la télévision française. L’avortement, la solidarité entre veuves, comme a tendance à le ricaner Berthaud, la mort d’enfants – très peu représentés d’ordinaire, par souci de bienséance -. La justice nue, mise à mal, torturée et réduite à une partie de poker. Elle est d’autant plus dure qu’elle est dépourvue du fantasme hollywoodien, proche de nous, rappelant les fantômes des grandes erreurs judiciaires. Ce qui est beau aussi, c’est le rapprochement des ennemis mortels dans le désespoir, dans une relation complexe entre les deux protagonistes féminines principales, déjà très bien entamée dans la saison 2, dans un rapport entre fascination et répulsion – et en ce sens, une très belle interview est à lire dans le dernier Chronic’art papier -. Et en dépit de la force du groupe – l’axe du sentiment maternel/paternel est pas mal exploré dans la saison, à différentes échelles -, la solitude est frappante et humiliante, traversée par chacun des personnages tour à tour. Et quand les ténèbres tombent sur le coeur de nos héros, c’est la musique lancinante, le piano hypnotisant rejouant lentement le thème de la série, qui vient nous arracher des larmes. Et comme eux, on s’en prend plein la gueule, sans parvenir à respirer entre chaque épisode – d’où l’engloutissement de la saison en trois jours. C’est l’unité dans la douleur insoutenable, l’intrusion dans l’intimité, et l’énergie du désespoir, qui font la force de la saison, comme si, l’espace de 12 épisodes, on faisait nous aussi partie de la maison. Caroline Proust le dit elle-même, dans le making-of : « à la base, on rêve pas d’être les flics quand on joue aux gendarmes et aux voleurs ». Sauf qu’Engrenages fait partie de ces séries qui te donnent envie d’être flic ou de passer le concours de la magistrature.

engrenages

Et après cet éprouvant voyage (au bout de la nuit arf arf), on les laisse, ces héros tragiques malmenés, au bord de la rupture, dans un cliffhanger qui n’a rien à envier à nos cousins américains. Les dialogues sont exceptionnels, avec des répliques à crever de rire – souvent jaune, d’ailleurs. On apprend à dire au revoir aux disparus – dont la plupart ont été spoil par la communication de teasing à outrances de Canal plus – et on tremble pour les vivants. C’est quand même bien foutu, Engrenages. Poussant vers une audace bienvenue dans un paysage français morne – « on n’est pas assez subversifs, à la télé française ». Non, pas encore. Mais la machine est lancée. Et maintenant que j’ai séché mes larmes, je rêve de la saison 6. Rendez-vous en 2016. Entre temps, il faut rattraper Un Village Français.

 

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