Critique : Respire, leçon de psychanalyse asthmatique

En tant que femme, il ne fait pas bon d’attirer l’attention sur le net en ce moment.  Les actrices françaises en font assez régulièrement les frais : Marion Cotillard et sa mort ultra parodiée dans The Dark Knight Rises, Léa Seydoux et sa nomination récente en tant que James  Bond Girl – alors qu’on en conviendra, Audrey Fleurot avait plus les épaules pour cela, mais bon -. Dernière à rejoindre les rangs des actrices bashées gratuitement sur internet, Mélanie Laurent. Respire, son deuxième film en tant que réalisatrice, va-t-il parvenir à rassembler les foules ?

Eh bien clairement non. Respire divisera. Et c’est bien dommage.

 

La première bande-annonce laisse supposer une sorte de mélange entre la Naissance des Pieuvres de Sciamma, et d’un Kechiche, dans la capture des émotions et de la relation des actrices. Et non, c’est l’un des rares films – luxe ultime – où on pourra se plaindre de ne pas avoir tout vu dès le trailer : l’histoire d’amour lesbienne n’est en fait qu’un des phénomènes satellites du film, plus figure de levier que de problématique centrale. Mélanie Laurent va vite. Très vite. Centrée sur l’histoire des deux héroïnes principales, jouées par Joséphine Japy et Lou de Laâge – méconnaissable après Jappeloup -, Respire est une valse vertigineuse sur un crescendo haletant et douloureux. Terriblement douloureux. Parce que Respire n’est pas que sur les amourettes adolescentes homosexuelles, où les deux jeunes femmes se cherchent, se repoussent, et se retrouvent. Respire traite des pervers narcissiques, de ces relations toxiques auxquelles on se laisse prendre au piège, doucement, charmé par le bourreau, endormi par les murmures caressants, puis enfermé dans une cage psychologique. D’où l’échappatoire est d’autant plus lointaine que le bourreau est bicéphale : à la fois Sarah, cette âme blessée qui se débat contre les apparences, agressive jusqu’au sang, fascinante dans son désespoir, et Charlène, vulnérable dans son dévouement, magnifique dans son orgueil, émouvante dans sa solitude. Charlène, cette héroïne tragique, jetée dans cette relation fatale contre vents et marées, dédiée corps et âme à une cause perdue, peu importe le prix.

C’est son regard, fermé, qui sera le nôtre dans Respire. C’est sa souffrance qui sera la nôtre, silencieuse, solitaire, isolée dans un carcan sauvage. C’est avec elle qu’on sera à bout de souffle, oppressés jusqu’à l’asphyxie par l’humiliation et l’incompréhension. Jusqu’à la libération, catharsis salvatrice, nécessaire.

Respire

Alors il est vrai que Respire n’est pas parfait. Il est même trop sage dans son exécution. Le chemin, pavé de bonnes intentions, est par trop souvent balisé de symboles trop évidents – la fleur qui se fait étrangler par sa voisine -, les dialogues peuvent paraître clichés – « pourquoi tu lui pardonnes tout le temps ? – Parce que c’est comme ça ».  Le casting est convenu, parfois maladroit, même si les deux têtes d’affiche sont parfaites. Les corps qui dansent, à l’abandon en slow-mo, sur de l’électro, fleurent le Sciamma à fond. Mais en fait, je m’en fous. Je me contrecarre des détracteurs, des haters gratuits. Des types qui ont fait des études de cinéma et qui peuvent précisément analyser un plan et dire que c’est de la merde. Respire a, pour moi, été un calvaire, un bouleversement. Parce que le chemin de croix de Charlie a été le mien. Parce que  ces dialogues si clichés sont exactement ceux qu’on entend, quand on est en proie à des pervers narcissiques, et que ces clichés nourrissent notre désespoir. Sa blessure béante, qui palpite à la moitié du film, est la mienne. Sa solitude est la mienne, celle qui nous rejette au fond du gouffre, sans pouvoir parler aux autres, parce que si on en a conscience, on pardonne facilement, dans la honte et la faiblesse que l’on ressent, pour repartir dans le cercle vicieux, jusqu’à perdre notre essence. « Je n’ai pas besoin que tu comprennes ». Parce que ce langage épuisé et convenu est la limite à ce mal qui se passe de mots. Ces appels au secours tacites, enlacés avec la violence des actes, ont été mon quotidien. Le mien comme celui de tant d’autres, malheureusement. De ceux qui sont prisonniers d’eux-mêmes et des sentiments unilatéraux, exploités sans vergogne à la gloire d’une personnalité toxique. Et il est important de se le voir dire – oui, étrange formulation qui convient à ce film – : non, on n’est pas seuls. Si quelques consciences pouvaient se réveiller avec ce  film, ce serait déjà merveilleux.

Dans ses paysages sauvages, ses vastes décors naturels, Mélanie Laurent filme avec brio la solitude et la claustrophobie du malaise. Je saurais lui pardonner ses imperfections et sa prétention ponctuelle, dans ses plans et son esthétique – mais qui a vu les Adoptés ne sera pas surpris, c’est la patte Laurent, rêveuse et lisse. Je ne pourrais jamais en vouloir à ce film de m’avoir tant fait souffrir jusqu’à la sortie de la salle. C’est ainsi que les blessures se soignent. Dans la souffrance. Je l’ai aimé comme on éprouve de la gratitude à l’égard d’un psy qui m’aurait fait pleurer en fin de séance. Respire est un film cathartique et beau, dans la douleur, où l’on se surprend à reprendre son souffle après le fondu au noir.

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