Lettre ouverte

Ceci est une lettre ouverte destinée à mon géniteur. Non l’homme qui m’a élevée et qui a contribué à faire de moi ce que je suis – et qui est mon vrai papa, celui que j’aime de tout mon coeur de petite fille -, mais celui qui m’a fourgué 50% de son code génétique – mec, tu t’es un peu foiré sur certains points, je ne voudrais pas dire -. C’est un moment un peu coup de gueule, un peu « oh là là, elle ouvre son coeur ». Donc si tu n’as pas envie qu’un mythe digital se brise, passe ton chemin. Bisous.

« Cher papa,

Tu ne me connais pas, et je crois – en fait j’en suis sûre -, tu ne me connaîtras jamais. Dans mon cas, certaines petites filles vont imaginer que leur papa est un héros. Qu’il est parti pour une noble cause. Qu’il a quelque chose de spécial. C’est normal, et c’est facile, parce que, comme tu n’as rien laissé dans ma vie, je ne peux qu’imaginer ce que tu es. Est-ce que tu es beau, comme tous les papas du monde aux yeux de leurs petites filles, est-ce que c’est à toi que je dois mon regard – et ma malformation du cartilage du genou ? -, est-ce que tu es courageux et sévère ? Qu’aurais-tu donné pour moi ? Ta vie ? Est-ce que tu es un vaillant soldat, ou un homme d’affaire, ou peut-être un balayeur ? Est-ce que tu es (étais?) comme Mark Darcy ? J’aimerais bien que tu sois un Mark Darcy – ou Fitzwilliam, je ne suis pas trop regardante, promis -. Mais en fait, non, je m’en branle complètement. Alors passons l’hypocrisie. Pour moi, tu es un homme comme un autre. Ce n’est pas péjoratif, ce n’est pas un jugement, c’est un fait. Et ce n’est pas parce que j’aime les femmes que je n’aime pas les hommes. J’ai même plein de copains masculins, j’te jure.

Alors, si je m’en fous, pourquoi est-ce que je t’écris cette lettre ? Peut-être parce qu’au final, c’est facile. De se confier à quelqu’un que l’on connaît ni d’Eve, ni d’Adam. Et que c’est d’autant plus paradoxal que tu es mon géniteur. Que je te dois une partie de mon identité, que je le veuille ou non. Mais peut-être aussi parce que tu es dans le même cas que moi : jugé pour un crime que tu n’as pas commis.

Tu vois, papa, la vie est une chienne. Attention, je n’invente rien : c’est ce qu’ils disent à la télé et dans les disques. C’est que ça doit être vrai. Je pourrais te parler de mes malheurs. Te dire que non, en ce moment, ce n’est pas la joie. Que je galère à l’école, que je suis désenchantée de plein de choses. Que j’ai passé des mois pas faciles au travail. Que j’aimerais juste qu’on me foute la paix. Mais en fait, ce serait dégueulasse. Parce qu’en vrai, je ne suis pas malheureuse. Je suis juste blasée, désenchantée et cynique, ce qui fait de moi non une malheureuse, mais une connasse avec un caractère de chien. Paraît que ça passera, je le pense aussi. Certaines blessures sont difficiles à guérir, bien sûr, mais c’est normal. Et puis, à 22 ans, aucune blessure de coeur ne mérite que cela s’inscrive dans le marbre et de faire de notre vie une souffrance perpétuelle où tu as honte de regarder une femme avec une pensée un peu plus salace que les autres. Ou tout simplement d’en regarder une, en fait. C’est un peu long, mais j’y travaille. Et puis au fond, j’essaie d’être quelqu’un de bien. J’essaie de faire du monde dans lequel on vit quelque chose de meilleur, où n’importe qui peut compter sur moi – à condition de ne pas être un enfoiré de voleur ou de traître et autres immondices de l’humanité, bien sûr -, où j’aiderai mon prochain par pur altruisme. Je dois être la plus catholique des lesbiennes élevées dans l’athéisme. Je pense.

Et puis tu sais, ce n’est pas parce que je suis désenchantée que je ne crois en rien. En fait, je crois en plein de trucs cools que je défendrais jusqu’à la mort s’il le faut. Je suis une vraie républicaine. Je crois en la sainte trinité française, Liberté, Egalité, Fraternité. Je défendrais la veuve et l’orphelin, si on me donnait l’occasion de le faire – bon, c’est déjà arrivé dans une certaine mesure -. Peut-être que tu serais fier, papa. Tu as refourgué la moitié de tes gènes à un chevalier blanc, de surcroît incorrigible romantique qui aurait pu être un Ber au Moyen-Âge. Mais bon, je crois que je n’aurais pas aimé l’époque.

Tu vois, papa, je n’ai jamais commis de faute, je n’ai jamais fait de mal à personne, au contraire. Si j’avais été un chevalier des temps modernes, j’aurais été prof de lettres. J’aurais défendu corps et âme la culture et la littérature française, et j’aurais tout donné pour que des jeunes sortent avec un niveau correct de ma classe. Mais non, je n’en ai pas eu le courage, malheureusement. Et je souris, tout le temps, poliment. A cette femme, j’ai souri. Même quand elle m’a tendu son tract. Elle a croisé mon regard, confiant, sûr d’avoir trouvé en moi un homme bien propre sur lui – c’est facile de me confondre avec un homme, surtout lorsqu’il fait froid et que j’ai mon coupe vent -, qui était lui aussi pour un mariage conventionnel, un papa, une maman. Je crois que je n’ai jamais eu aussi mal de ma vie. Parce que je savais que, malgré tout, je donnerais ma vie pour elle si elle était en danger, que je lui rendrais service si elle en avait besoin. Parce que je savais que son regard se muerait en quelque chose d’autre, si elle savait. Son attitude aussi. Dégoût pour la pire, peut-être tentative nauséabonde d’évangélisation pour la meilleure. Je ne serais pas cette nana de 22 ans, digital native, 6 ans d’études derrière elle – et une tentative presque concluante d’intégrer l’ENS -, fidèle comme un chien, républicaine jusqu’au bout des ongles, respectueuse de son pays et de ses valeurs. Non. J’aurais été juste une lesbienne, qui cherche à corrompre, violer, voler l’enfance, à des petits qui n’ont rien demandé.

C’est un fait – je me rends compte que ma lettre va être longue, mais j’ai beaucoup de choses à te dire, tu m’excuseras, et puis, ce n’est pas comme si on ne parlait pas souvent -, j’ai été atteinte au plus profond de moi-même. Dans mon identité même. Tu imagines ce que c’est, d’être jugé par ses pairs pour un crime que l’on n’a pas commis ? Pour une situation que l’on n’a pas forcément choisie – mais qui, au final, me convient, que personne ne s’en inquiète – ? Quand on est une femme, adoptée de surcroît, on doit prouver beaucoup de choses. On doit se justifier, parce qu’on a brillé à l’école, on doit s’excuser de réussir. Mais quand on est homosexuel, n’y a-t-il pas plus difficile point de départ ? Je dois prouver à ces gens non que je suis quelqu’un de bien, mais que je suis une citoyenne qui défend ses droits fondamentaux, dont elle ne jouit pas encore. Et ça fait mal. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je suis née assez généreuse pour éprouver cette compassion vertigineuse pour des gens qui n’en auraient rien à foutre de moi ? Je ne sais pas. Et la douleur est d’autant plus forte que nous n’avons pas demandé à être cet objet du gouvernement, cet instrument médiatique pour faire passer en douce des lois. Car oui, non seulement on nous fait payer le fait d’être homo, bi, ou trans, mais on nous fait aussi payer le malaise de la France, en partie. Oui, en tant que membre du lobby LGBTQ, je l’avoue : faire passer des lois dans votre dos, c’est mon grand kiff.

Et j’ai encore plus mal, tu le devineras sans doute, quand je vois leurs slogans, brandis sans même le comprendre : « l’être humain n’est pas une marchandise ». Qu’est-ce qu’ils en savent, de ce que c’est, être marchandé ? Moi, je l’ai été. J’ai été un vulgaire vase, monnayé. Mon vécu ? Tu ne veux peut-être pas le connaître. Mais pourquoi, pour l’amour de Dieu, pourquoi s’exprimer en MON nom ? Comment peuvent-ils oser traduire ce qui s’est inscrit en moi ? Comment peuvent-ils m’instrumentaliser ainsi, pour servir leurs convictions nauséabondes ? Je n’ai été qu’un vulgaire vase, et pourtant, j’ai réussi. Et je remercie chaque jour je ne sais quel Dieu pour m’avoir donné la chance de « naître » et vivre auprès de mes parents adoptifs. Je sais ce que j’ai gagné. Et ne regrette pas ce que j’ai perdu. Merci. Pour m’avoir donné la vie. Et j’ai des larmes de rage qui montent quand je vois cette flopée d’hypocrites brandir cela fièrement. Ignorants. Je vous honnis.

Papa, j’ai mal. C’est dur. Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui plutôt qu’hier, je le ressens plus fondamentalement ? Je ne sais pas. La lassitude de se sentir manipuler par des gens qu’on a élu est sans doute un facteur déterminant. Je ne sais pas. Je pense que tu n’es pas non plus obligé de tout savoir. C’est dur, aujourd’hui. D’affronter encore le regard. Dans le pays des Droits de l’Homme. Je suis à fleur de peau, je ne supporte plus grand chose. Pourquoi est-ce que je devrais me taire ? Pourquoi, aujourd’hui, je devrais me taire et laisser passer les insultes et les humiliations ? Pourquoi devrais-je laisser des gens qui m’ont jugée sans procès décider à ma place d’avoir le choix ? Non, c’est terminé. Je ne me tairais plus.

Peut-être que tu comprends un peu mieux mon mal-être. J’espère que mes vrais parents ne liront jamais cette lettre. Et si par malheur ils la lisaient, qu’ils se rassurent : si je vais mal c’est parce que la société va mal. Ma famille, mes amis, moi. Nous n’y sommes pour rien. C’est mon combat. Heureusement, je ne suis pas seule. Pas vraiment. Même si mes vrais parents ne me comprennent pas, au moins sont-ils là. Mes amis. Les miens. Mon clan.

Papa, je t’écris aujourd’hui pour te le dire. Je vais bien. Je risque juste de… Botter quelques culs.

Sincèrement,

Ta fille – ou peut-être ton fils, on ne sait pas. »

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