Throwback Thursday : La Naissance des Pieuvres

Une fois n’est pas coutume – booouh la mauvaise langue -, le service public nous a gâtés hier soir, en programmant à la suite Je Vais Bien Ne T’En Fais Pas, chef d’oeuvre kleenexien de Philippe Lioret, avec la femme de ma vie dedans, et la Naissance des Pieuvres, le premier film de Céline Sciamma, histoire de se sentir plutôt bien en allant se coucher. Retour et analyse sur ce beau sujet qu’est l’émoi adolescent. 

L’écriture et le regard de Sciamma sont reconnaissables entre milles. Contemplatifs, lents, parfois froids, c’est surtout l’absence de musique qui peut frapper de prime abord. Centré sur un trio féminin, avec des actrices débutantes et pas forcément très bonnes au premier coup d’oeil – je parle de leur jeu, petit pervers dans le fond de la salle -, La Naissance des Pieuvres n’a rien d’un film sur l’innocence de l’adolescence. Et concrètement, on se fait chier 80% du film. Parce qu’il ne se passe rien, parce que les actrices sont froides et parfois peu crédibles, comme le récit d’un jour de soleil en Normandie, parce que la symbolique est parfois maladroite, parce que le film est monochrome, plongé dans des couleurs froides, celles de la piscine qui sera l’un des huis-clos les plus exploités du film. Et parce qu’au fond, la natation synchronisée, c’est pas forcément passionnant. Le reflet bleuté dans le regard de Marie, les douches où Floriane cherche le contact sensuel si ce n’est sexuel. L’eau comme symbole de l’inconstance, de la fuite et de la féminité qui s’empare peu à peu de ces corps encore gourds et androgynes pour les deux héroïnes, maladroit pour Anne. Grandes étendues de vide, éclats de rires fantomatiques et visages inexpressifs. Frustration et déchirement quand le trio trouve sa place définitive, après toutes ces tentatives avortées pour vivre autre chose, échec relationnel et jeu malsain entre Floriane et Marie, et la douleur d’une relation de domination entre les deux jeunes femmes. Cet échec, c’est aussi l’échec du corps, de la relation charnelle, qui s’apparente à du viol quand elle est filmée, à une fuite quand elle est narrée.

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Et pourtant. Il reste 20% pour compléter le film. 20% magiques, qui m’ont hantée toute cette nuit – oh mais pas dans ce sens-là, enfin -, envoûtants. Parce qu’au final, oui, La Naissance des Pieuvres est loin d’être parfait, mais il est étrangement beau, avec ses relents électroniques, ces corps qui dansent, se rencontrent et se quittent. Même la scène de la défloration de Floriane – coucou la quasi paronomase onomastique qui scelle le destin du personnage – a quelque chose de beau : terrible, froide, elle n’est sauvée que par la larme d’Adèle Haenel – qui a beaucoup et très bien grandi, merci pour elle – et par ce duo atypique composé par Marie et Floriane, qui finalement fonctionne bien, et est beau à l’écran. Parce que justement, il y a cette relation de tendresse qui se devine sous la domination malsaine. Qui n’attend que l’éclosion. Qui ne viendra jamais. Et tel le Chapitre 2 de la Vie d’Adèle, La Naissance des Pieuvres trouve dans sa conclusion le fameux code de l’inéluctable, du destin contre quoi on ne peut rien faire. C’est en ça que le film est beau. Avec cette fatalité combattue mais douloureusement victorieuse, qui conclut la relation entre Floriane et Marie mais qui aboutit néanmoins à la naissance d’une certitude chez la jeune fille. Avec l’alchimie étrange et l’harmonie qui finit par régner entre ces actrices que rien ne semble rapprocher au point de créer une émulation. Pourtant, c’est là, c’est inexplicable, et c’est fort.

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Difficultés de l’adolescence, fin des convictions préfabriquées, recherche de la normalité, échec des relations : Céline Sciamma filme des événements durs avec ce regard contemplatif. C’est factuel. On ne juge pas. On subit. Comme les trois héroïnes au final. On lui préférera Tomboy, beaucoup plus lumineux et positif, avec une Zoé Héran magnifique, et moins confidentiel que la Naissance des Pieuvres. Il reste cependant à voir : on n’est pas dans une position de : « est-ce que j’ai aimé ce film ou l’ai-je détesté ? » mais plutôt de : « Il a beau être chiant, il est beau. Vraiment beau. » Et c’est tout ce qui compte.

Pas de label pizza-bière entre potes, mais plutôt Pont des Arts et Cray.

 

 

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