Thérèse et Isabelle : l’écriture du désir

Violette Leduc. J’ai vu ce nom pour la première fois de manière tonitruante en 4×3 dans le métro, pour la sortie du film éponyme. Leduc, la femme laide, comme se plaisait à l’appeler Beauvoir, mesquine, dans ses échanges avec Nelson Algren. Une écrivaine de l’homosexualité, heurtée par l’existence, mineure et pourtant tellement entière dans ses écrits. Conférence de Normale Sup, nostalgie de mes jours littéraires. Et découverte de Thérèse et Isabelle, court récit homodiégétique, apologie du sexe lesbien. Ou pas. Et comme Simone de Beauvoir aurait fêté ses 106 ans hier, j’inaugure les articles littéraires.

Thérèse-et-Isabelle-de-Violette-Leduc-621x1024Cru et poétique, sans l’ombre d’un doute. Subversif, voire audacieux. Assurément à la lumière de l’époque d’écriture. Thérèse est donc ce « je » souverain, collégienne dont on ne saura pas grand-chose, si ce n’est qu’elle est éprise d’Isabelle. L’éponyme raconte les amours saphiques des deux collégiennes, trois nuits passionnées et hallucinées de suite.

Le réflexe face à un roman écrit à la première personne est de croire à une identification beaucoup plus facile, d’autant que le sujet, on l’aura compris, m’intéresse intimement. Mais c’est là un réflexe déceptif : il n’y a rien de mieux que cette intimité imposée et manipulée pour nous enfermer dans le carcan que l’auteur a bien voulu donner à son narrateur. Mais ce n’est même pas la frontière trouble entre fiction et autobiographie qui interpelle le plus dans Thérèse et Isabelle. Leduc nous traîne dans un monde où tout commence au détour d’un couloir, dans des draps moites, dans un collège déshumanisé, et des ébats éclatés. Elle nous traîne, et tout ce que voit Thérèse n’est qu’indifférence, scènes qui se succèdent sans que les figurants ne présentent un quelconque intérêt. D’ailleurs, c’est « une étudiante », « une surveillante », parfois « la nouvelle surveillante » pour la différencier de l’autre, ou « un groupe », qui peuplent les couloirs de l’internat. Mais peu lui chaut cette vie grouillante qui s’exclame de temps à autres. Il n’y a qu’Isabelle. Isabelle qu’elle déteste, qu’elle adore. Qu’elle la voit, qu’elle la touche, qu’elle se laisse aller au sexe : leur relation n’est que bipolarité, agaçante plutôt qu’attendrissante – si ce n’est répugnance, tout dépend du seuil de tolérance à la représentation d’une relation sentimentale malsaine. L’homosexualité n’est pas belle, elle est coupable, violente, bestiale.

Leduc, c’est l’écriture de la frustration, de la soumission. De l’amour dans toute sa dimension destructrice, comme dépossession. Ce livre a de fascinant que l’origine des sentiments n’est pas même évoquée. Thérèse devient le médium de son propre désir dès les premières pages. Et si les amours sont décrites, elles sont malsaines. De par la soumission sans concession de la narratrice. De par la poétisation excessive du langage, métonymique et métaphorique jusqu’à l’écoeurement, empli d’images parfois incongrues. Thérèse est plus fascinée par « la main », sensuelle, ou « une main », étrangère, plutôt que par l’entièreté de sa compagne, dont elle ne parvient pas à saisir la motivation. Leduc montre l’amour physique, dans toute sa passion, sa douleur, et sa confusion, dans sa poétisation à outrances. A cette violence déstabilisante s’oppose une étonnante vacuité.

Le futur, l’impératif, le vouvoiement : Isabelle n’a rien pour plaire, n’est qu’aboiements, objet stérile du désir et de l’amour de Thérèse, aussi compréhensible qu’elle est attachante. « Venez lire dans ma chambre » fait figure de première invitation. Elle est l’incarnation du désir, tour à tour impérieux, dévorant, évanescent, puis suppliant, pressant, caressant, enfin méprisant. Leduc n’écrit pas Eros, mais son jumeau, Thanatos. La présence est supplice, l’absence déchirement, la solution soumission et abandon.

« Des élèves groupées nous épiaient. Isabelle me prit le bras :

– Imaginez que vous seriez renvoyée. Ce serait…

Je ne pouvais pas achever, je ne pouvais pas me voir morte. »

Toujours cette extrémisme, cette ombre mortelle qui plane sur les dialogues. Ici, le langage est marqué par son impuissance – boum l’aposiopèse, je t’ai vue -, alors qu’il représente un intérêt capital pour le roman : performatif, il est neutre et polysémique – « venez. – Oui Isabelle, oui. » étrangement distant et peu expressif, de par les incises et la ponctuation peu variées -« dit-elle » encore et toujours, même dans les moments les plus intimes -. Même les marques d’affection sont glacées : « Ma femme », « Mon amour » : on n’y croit pas une seconde. Seules les aposiopèses suggèrent un halètement, un soupir érotique, ou une vague attente motivée par la peur. Chez Leduc, le langage se vide dès qu’il ne s’agit pas de sexe :

« Bonjour.

– Bonjour.

Nous ne pouvions pas nous regarder.

– Il fait beau.

– Oui, il fait beau. (…)

– Vous êtes prête? dit Isabelle.

– Non. Vous le voyez. »

Vide. Vide d’intérêt, miroir inintéressant. Leduc écrit des platitudes. Et quand Isabelle semble enfin admettre de l’affection, il est trop tard. Les répétitions, dès qu’Isabelle impose à nouveau la distance entre les deux femmes, marquent l’échec du langage. Et c’est sur cet échec tonitruant que s’achève le roman :

« Tu viendras tous les soirs?

– Tous les soirs.

– Nous ne nous quitterons pas?

– Nous ne nous quitterons pas.

Ma mère me reprit.

Je ne revis jamais Isabelle. »

Quel est ce goût amère qui couronne ce dernier acte? Si la passion a dévoré Thérèse dès les premières pages du roman, la promesse finale n’est que vacuité triomphante, alors même que les deux femmes venaient de faire l’amour. On pourrait rapprocher cette fin abrupte et absolue à la culpabilité exprimée par Leduc dans un des cahiers restés inédits des Ravages de l’Amour, où elle rejette catégoriquement son passé de lesbienne. En tous les cas, la lecture de Thérèse et Isabelle relève d’une expérience à laquelle on peut difficilement être insensible, sans pour autant que cela soit plaisant.

therese-and-isabelle-1PS : le livre a été adapté en 1968 par Radley Metzger.

Photo de couverture extraite de Violette, de Martin Provost (2013)

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