Adèle, sa vie, son oeuvre, son… talent

Cannes 2013. Angoisse lors de la remise des prix. Explosion lors de l’attribution de la Palme. Alors que les esprits brûlaient encore du débat sur le mariage pour tous, la Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, adapté de la bande-dessinée de Julie Maroh – prix d’Angoulême 2011 -, le Bleu est une couleur chaude, était consacré. Bouffées de fierté, enthousiasme à l’idée de découvrir le film. Deux problématiques : l’adaptation de la bande-dessinée allait-elle être bonne ? Peut-on décemment filmer les amours lesbiennes lorsque l’on est un homme ? Puis, les autres questions, d’ordre pratique : 3h de film, REALLY ? 10 minutes de scènes de sexe ? L’ombre de l’étiquette « documentaire Arte du dimanche en troisième partie de soirée » planait sur la Palme d’Or. Verdict, analyse, et spoilers.

Pousser la porte d’un cinéma, regarder un film, manger trois pop-corns, et ressortir. Des gestes si simples qu’on n’y fait plus attention. Trois films m’ont donné du fil à retordre. Melancholia, de Lars Von Trier, avec ce sentiment d’impuissance terrifiant à la sortie. La Chasse, de Thomas Vinterberg, avec ce malaise profond qui m’a donné la nausée et sa fin suspendue. Et La Vie d’Adèle, désormais. Alors que je venais de terminer l’expérience Beyond Two: Souls (test réalisé avec AuriGabi de GentleGeek), je me retrouvai de nouveau dans cette position désagréable où je ne savais pas quoi penser de l’oeuvre que je venais de voir. Je n’ai pas su mettre des mots sur mes sentiments, savoir si je l’avais adoré ou détesté, si j’étais devant un grand film ou un nanard complet.

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Synopsis

Adèle a 17 ans. Elle est au lycée et comme toutes les autres filles de son âge, elle est persuadée qu’une fille sort avec un mec, et qu’ainsi va la vie, dans le tourbillon de la normalité. Sa vie bascule lorsqu’elle croise l’éclat bleuté des cheveux d’Emma, étudiante aux Beaux-Arts. En découvrant l’Amoooourrr et les bars gays, la jeune Adèle va se transformer. Découvrir la complicité, le sexe, la vie de couple, l’ennui, la rupture, la dépression. Avant d’être une histoire d’amour, La Vie D’Adèle est simplement un récit de vie, avec de la morve et des larmes, une vie comme il a été donné à tout le monde de vivre, pour peu qu’on vive une histoire d’amour, qu’on soit hétéro ou homosexuel. Un pitch tout simple. Et pourtant, en ressortant de la séance, j’ai eu l’impression que certaines choses ne seraient plus jamais comme avant. Alors La Vie d’Adèle, film nécessaire ? Peut-être un peu prétentieux à penser, puisque c’est un film non exempt de défauts, de moments WTF caricaturaux et de longueurs.

De quoi peut-on avoir peur dans ce film? De la longueur. Abdellatif Kechiche a une façon particulière de filmer la réalité : des gros plans sur le visage des acteurs, une direction terriblement réaliste et naturelle et une véritable fascination pour la bouffe. Ces scènes de bouffe, interminables, avec des moments où on souhaite – on espère – qu’Adèle Exarchopoulos va fermer la bouche et ne léchera pas son couteau. Des caricatures et des dialogues clichés : la famille d’Adèle mange des spaghettis, celle d’Emma des huîtres, voilà voilàààààà, on a déjà vu plus subtile, j’en passe et des meilleures. De la défiguration de la bande-dessinée : c’est à peine si on reconnaît les personnages créés par Julie Maroh, si ce n’est par la couleur bleue des cheveux d’Emma. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le film est parfois moins marqué par les émotions – et les sentiments – que dans la bande-dessinée – en tout cas dans la première partie. Enfin, ce dont il faut avoir peur, parcouru de long en large sur internet, c’est l’aspect quasi-pornographique des scènes d’amour. Longues, filmées de manière si réaliste que c’en est déconcertant/gênant/embarrassant/dégoûtant  – rayez la mention inutile -, comme si on rentrait dans l’intimité de ces deux jeunes femmes – sans mauvais jeu de mot. Au mieux vous ricanez pour détendre l’atmosphère, au pire vous détournez les yeux, que vous soyez hétéro ou lesbienne, parce que non seulement c’est cru, mais s’il y avait une once de sentiments autre que de la bestialité gratuite, la sauce aurait pris. Ce n’est pas le cas. Si certaines scènes peuvent apparaître poétiques, cela ne ressemble plus à un étalage pornographique, absolument pas représentatif des premières relations pleines de passion, d’amour et de fraises tagada. Et après 3 minutes de claquage de fesses, ces scènes paraissent longues comme un jour sans huître.

Mais alors que retenir de La Vie d’Adèle? Est-ce seulement un film chiant, cliché et long?

Nin. Parce que La Vie D’Adèle, c’est l’explosion d’une actrice à la beauté brute, naturelle. Si on excepte les quelques dialogues clichés, Adèle Exarchopoulos est d’une spontanéité rare. Elle est dans le rôle, poussée dans ses derniers retranchements, grande bouche pleine de dents, larmes et morve, désespoir et amour. Elle est le visage de tous ses sentiments qu’on a tous vécus, sans fioriture. Et du haut de ses 19 ans, c’est elle la révélation de ce film. Léa Seydoux, sobre et juste, est assez effacée pour simplement apparaître comme un prétexte narratif, comme la source de Narcisse où elle finit par se noyer.

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Si Adèle n’avait été qu’un vulgaire nanard affublé des attributs péjoratifs déjà énoncés, je me serais levée de mon siège en dépit du confortable velours sous mon fessier. Et pourtant. La catharsis – ou l’identification – est terrifiante. Kechiche a su filmer la réalité des relations. De l’horreur de la déchirure. Cette scène, où Adèle, incapable de faire le deuil de sa relation avec Emma, provoque une rencontre dans un café pour lui avouer ses sentiments, enflammés et inchangés. Les mots qui brûlent ses lèvres, et qu’elle ne lui dit pas, nous les avons tous, tenus dans une haleine douloureuse, parce que comme Adèle, on lit dans le regard d’Emma la tendresse infinie qu’elle a pour elle, tout comme on lit clairement que rien ne sera plus jamais comme avant, rendant impossible toute relation. Et putain de merde, c’est exactement la situation dans laquelle j’étais – je suis ? – depuis 3 semaines. La Vie D’Adèle a cette qualité – ou pas, tout dépend de comment vous supportez l’expérience – de vous rentrer dans les tripes, rouvrir des plaies que vous pensiez soignées et vous hanter des jours et des nuits et des semaines durant. Et comme il n’y a ni happy ou bad ending, le sentiment horrible qui nous prend à la fin du film est simplement : ainsi va la vie. Pendant 3h, on a vu un couple se former puis se déchirer, pour simplement finir sur ce suspend. Ca laisse amère, pensif, dégoûté, triste, mélancolique, mais dans tous les cas, vous ne pourrez pas rester indifférent. Ohquenin. Et c’est en ça que c’est un grand film. Parce qu’il est beau,  émouvant et éprouvant.

Alors oui, Adèle est nécessaire. On pourra lui reprocher que de montrer les aspects dépressifs d’une relation – merde quoi, y a des moments où on peut être heureuses plus longtemps qu’une scène de 5 minutes, y aurait-il aucun intérêt à montrer le BONHEEEEEEEUUUURRRR ? -, de montrer l’amour dans le regard des personnages qu’au moment de la déchirure. Et si on souffre à la sortie, il semblerait qu’on puisse saisir la beauté des relations amoureuses, même éphémères. Comme il faut les chérir avant qu’elles ne se terminent. Bref. 3h de calvaire mais 3h salvatrices. Un film qui hante.

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Vous m’excuserez, je vais aller verser ma larme.

PS : les polémiques ne peuvent pas être ignorées dans les médias concernant ce film. Laissez-les à l’entrée du cinéma.

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2 réflexions sur “Adèle, sa vie, son oeuvre, son… talent

  1. Pingback: Oops I did it again… [Revue du web] | La Vie d'Hadès

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